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Naissance de la spéléologie La spéléologie moderne · La transformation du matériel et des techniques · L'ère des expéditions lointaines La plongée souterraine Les sciences et la spéléologie · Préhistoire et paléontologie · La biospéléologie · Karstologie, géologie, minéralogie · L'hydrogéologie · Les expériences hors du temps
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Grâce à la maîtrise du feu, apparue il y a environ
450 000 ans, l'homme a pu s'aventurer
dans les profondeurs des cavernes. Mais c'est surtout au cours des
dernières périodes glaciaires de l'ère quaternaire que les grottes,
d'abord refuges, se sont transformées en lieux d'inhumation, en centres
cultuels, et sont devenues le support des premières œuvres d'art de l'humanité. La plus ancienne trace
humaine dans un milieu souterrain date de 47 600 ans, dans la grotte de Bruniquel
(Aveyron). Les magnifiques peintures polychromes de la grotte d'Altamira
(Espagne), celles de Lascaux (Périgord), de la grotte Cosquer (Provence)
et de la grotte Chauvet (Ardèche), ou celles plus récentes des grottes de
Juxtlahuaca (Mexique), de San Miguel et de Naj Tunich (Guatemala)
témoignent de l'importance des grottes pour les hommes. |
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Selon la mythologie grecque, le monde souterrain est le domaine de
certains dieux. Avec le christianisme, les grottes redeviennent des lieux
de refuge et de recueillement; à la même époque, le culte de Mithra était
célébré dans les profondeurs souterraines. Lors des guerres ou des
invasions, les communautés villageoises se réfugiaient dans les cavernes.
Cette fonction de refuge des grottes a existé de tout temps et sur tous
les continents. Ainsi, dans le monde précolombien d'Amérique centrale,
l'existence de centaines de murs et de fortifications aux entrées – et parfois très loin à l'intérieur des grottes – témoigne d'un usage intensif des cavernes à des fins
défensives.
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Naissance de la spéléologie
Si les Chinois et les Mayas semblent s'être comportés déjà en
spéléologues, explorant en détail les cavités de leurs régions calcaires,
c'est toutefois en Autriche, à la fin du XVIe siècle, que
les explorations souterraines commencent. Au milieu du
XVIIe siècle, Ludwig Schönleben et Johann Weichard
Valvasor, par leur description des cavernes du karst slovène, peuvent être
considérés comme les précurseurs de la spéléologie au sens où nous
l'entendons aujourd'hui: l'exploration, la description et l'étude des
cavernes. Le mathématicien Nagel, qui en 1748 explora le gouffre de
Macocha (Moravie), figure aussi parmi les grands précurseurs. |
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La spéléologie scientifique naît véritablement entre 1840
et 1900, lorsque l'empereur d'Autriche-Hongrie ordonne l'exploration
systématique des grandes rivières souterraines de la région du Karst, en
Slovénie. Antonio Federico Lindner et Jacob Svetina explorent dans des
conditions périlleuses les gouffres des environs de Trieste et atteignent
la profondeur, remarquable pour l'époque, de 230 m dans l'abîme de
Trebiciano, tandis qu'Adolf Schmidl s'aventure sur les rapides souterrains
de l'immense caverne de Skocjanske Jama. Ce dernier partage avec le
Français Édouard Alfred Martel le privilège d'avoir fait de la spéléologie
une véritable science pluridisciplinaire principalement axée sur la
géographie et l'hydrologie souterraines. Martel allait, pendant trente
ans, réaliser avec ses collaborateurs des milliers d'explorations à
travers les différents karsts de la planète et accomplir une œuvre gigantesque, révolutionnant ainsi la
connaissance du monde souterrain. Il écrivit, de 1890 à 1936,
vingt et un ouvrages, dont les plus connus sont les Abîmes et la
France ignorée, et plus de 900 articles divers grâce auxquels il
fit émerger cette nouvelle branche du savoir. Martel est considéré à juste
titre comme le fondateur de la spéléologie scientifique. |
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La spéléologie moderne
La première partie du XXe siècle est dominée par trois
personnalités: Eugenio Boëgan, en Italie, Norbert Casteret et Robert de
Joly, en France. Boëgan, qui donna une impulsion remarquable à la
spéléologie italienne, réalisa l'exploration et l'étude de plus de 2 000 cavernes avec le Club Alpino Italiano, dont
les plongeurs, avec les Britanniques, furent les précurseurs de la plongée
spéléologique moderne. |
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Norbert Casteret est la figure qui, par ses remarquables découvertes et
ses trente ouvrages de vulgarisation, imprima un essor considérable à la
spéléologie de l'après-guerre. On lui doit la découverte des statues
modelées dans l'argile de la grotte de Montespan, attribuées au
magdalénien, ainsi que la découverte des vraies sources de la Garonne au
trou du Toro. |
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Robert de Joly marqua la spéléologie par l'invention et la réalisation
d'échelles à fins câbles d'acier et à barreaux en Duralumin, dix fois plus
légères que les échelles de corde. Cela transforma totalement les
techniques d'exploration et les performances des spéléologues jusqu'aux
années 1970-1975. |
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Après la guerre de 1939-1945, la spéléologie devient un sport: de
multiples clubs de spéléologie se développent à travers le monde, et
plusieurs dizaines de milliers de jeunes gens s'adonnent, tous les
week-ends, à l'exploration des régions calcaires. |
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La transformation du matériel et des techniques
Avant les années 1970, la descente et la remontée des grandes
verticales souterraines (- 326 m pour le puits Lépineux du gouffre de
la Pierre-Saint-Martin dans les Pyrénées) ne pouvaient s'effectuer qu'au
moyen de treuils mécaniques ou électriques, à câbles d'acier, lourds et
encombrants. Pour les puits moins profonds, le spéléologue, encordé et
assuré par un coéquipier resté au sommet du puits, descendait et remontait
au moyen d'échelles métalliques reliées par tronçons de
10 m. |
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L'amélioration des cordes en fibres synthétiques, leur généralisation
en alpinisme, puis en spéléologie, et l'invention aux États-Unis d'un
appareil très simple, le descendeur à barrettes, et en France du
descendeur Dressler, révolutionnèrent la technique d'exploration des
cavités. Attaché au baudrier du spéléologue par un mousqueton, le
descendeur est constitué de deux poulies fixes, dans lesquelles la corde
passe selon un S: le frottement de la corde sur ces poulies permet au
spéléologue de maîtriser sa descente jusqu'au fond du puits. |
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Ce matériel fut complété par l'utilisation, pour la remontée, de nœuds autobloquants, puis par l'emploi d'autobloqueurs
mécaniques. Comme pour la descente, le spéléologue est autonome et ne
dépend pas de ses coéquipiers pour être assuré; il remonte sur une seule
corde (attachée en haut du puits par des mousquetons à des grosses
chevilles) en utilisant deux bloqueurs mécaniques: il transfère, en
montant, son poids d'un autobloqueur à l'autre en toute sécurité. Ainsi,
désormais, on peut vaincre les verticales absolues des grands abîmes
mexicains (410 m au sótano del Barro, 346 m au sótano de las
Golondrinas) avec un matériel dont le poids, à l'exception du poids de la
corde, ne dépasse pas le kilogramme. |
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Cette amélioration des techniques d'exploration allait modifier
complètement la manière de progresser dans les cavités et accroître les
performances des spéléologues en leur permettant de descendre dans des
cavités de plus en plus profondes. Les 1 000 m de profondeur sont atteints
dès 1956 au gouffre Berger, près de Grenoble, en compétition
pendant de nombreuses années avec le gouffre de la Pierre-Saint-Martin
dans les Pyrénées, puis avec le gouffre Jean-Bernard en Haute-Savoie,
lequel détient actuellement le record du monde de profondeur avec – 1 602 m.
Les gouffres dépassant les – 1 000 m étaient au nombre de trois
en 1970; on en connaît aujourd'hui 30, répartis dans presque tous les
continents. |
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L'ère des expéditions lointaines
L'apparition dans les circuits commerciaux d'un matériel accessible à
tous a changé l'esprit de la spéléologie. L'éclairage fixé au casque, par
exemple, est mixte: une lampe à acétylène (avec un allumage
piézoélectrique, immuable, évitant les allumettes mouillées) permet
d'avoir une très bonne lumière durant plusieurs heures; juste sous la
flamme se trouve une lampe électrique qui est utilisée plus
particulièrement lors des passages mouillés. Les sous-vêtements
calorifuges, légers et chauds, et les tissus imperméables et très
résistants ont remplacé les lourds pull-overs de laine et les fragiles
combinaisons de toile. |
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Aux expéditions lourdes des années 1960 ont succédé des
expéditions légères, extrêmement performantes. Des spéléologues bien
entraînés peuvent maintenant vaincre, en quelques jours, des abîmes
géants, là où il fallait auparavant des dizaines d'hommes et des années
d'efforts. Les années 1970 ont vu se développer en Europe l'ère des
expéditions spéléologiques lointaines. Les Américains (au Mexique et en
Amérique centrale, dès 1965) et les Britanniques (en Iran, dans
l'Himalaya et en Nouvelle-Guinée) figurent parmi les pionniers de cette
nouvelle spéléologie. Français, Italiens, Belges, Suisses, Australiens,
Néo-Zélandais se lancèrent sur leurs traces et, grâce à des techniques et
à un matériel de plus en plus performants, explorèrent à leur tour les
contrées karstiques lointaines. Ils s'illustrèrent, notamment, dans
l'exploration des abîmes géants de Nouvelle-Bretagne. Un peu partout dans
le monde (Guatemala, Colombie, Pérou, Équateur, Brésil, Chine, etc.), de
nouvelles cavités furent découvertes. C'est au cours de cette période que
les spéléologues de la Cave Research Foundation portèrent le développement
de Flint-Mammoth Cave, dans le Kentucky, au chiffre phénoménal de
560 km de conduits souterrains. |
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La plongée souterraine
La descente à - 55 m en 1946 par J.-Y. Cousteau et Dumas dans
la fontaine de Vaucluse inaugure l'époque des plongées dans les galeries
noyées des cavernes. La décennie 1950-1960 fut très meurtrière pour
les plongeurs, mais les performances s'améliorèrent grâce à l'apparition
d'un matériel de plongée de plus en plus fiable, de vêtements plus
efficaces contre le froid, et grâce à la connaissance de la physiologie
hyperbare. |
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Limitées à quelques dizaines de mètres en 1960, les distances
parcourues dans les galeries noyées atteignent aujourd'hui plusieurs
kilomètres et dépassent les 100 m de profondeur. Entre 1955
et 1965, les plongeurs américains battent des records, avec des
distances de plus de 2 km en siphon, suivis de près par l'Autrichien
Johachim Hasenmayer. Ce dernier effectua en 1975 la plongée
souterraine la plus profonde avec une descente record de – 205 m à la fontaine de Vaucluse, en
utilisant des mélanges ternaires de sa composition. |
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Aujourd'hui, la maîtrise des mélanges gazeux, l'existence de
décompressimètres repoussent les limites de l'exploration subaquatique
souterraine d'un ordre de grandeur qui ne dépend plus que de l'audace et
des moyens matériels des explorateurs. |
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L'introduction de la plongée à saturation par l'Américain Bill Stone et
la création d'un nouveau type de scaphandre ont ouvert, en 1989, une
nouvelle ère dans l'exploration des cavités noyées. Bill Stone installa à
30 m de profondeur dans la Wakulla Springs, en Floride, une véritable
maison sous la mer pour effectuer, à sec, les décompressions, ce qui
permit l'exploration, à près de 100 m de profondeur, de plusieurs
kilomètres de réseaux noyés. Sur le même principe, le Suisse Issler battit
en 1991 le record du monde de plongée en siphon: il parcourut
4 km à 60 m de profondeur environ; en mars 1989, Sheck
Exley atteignit la profondeur de – 267 m au Nacimiento del rio Manté
(Mexique). |
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Les sciences et la spéléologie
Au contraire de l'escalade ou de l'alpinisme, la spéléologie n'est pas
seulement une activité sportive. Ainsi, un club de spéléologie qui
découvre une cavité met un point d'honneur à en réaliser la topographie la
plus précise, ce qui témoigne de sa découverte et permet de mieux
comprendre la nature et l'origine du réseau exploré. La spéléologie
recouvre également de nombreux domaines scientifiques dont la finalité est
la connaissance d'un milieu spécifique, le monde souterrain. |
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Préhistoire et paléontologie
Historiquement, l'Allemand Esper, qui en 1774 découvrit les
premiers spécimens d'Ursus speleus dans une grotte de Westphalie,
est le premier à avoir montré l'intérêt de l'étude des sites
préhistoriques et paléontologiques des grottes. C'est en effet dans les
dépôts d'alluvions dans les grottes que la contemporanéité de l'homme et
d'espèces disparues est établie par Édouard Lartet, au
XIXe siècle, et qu'ont été instaurées la chronologie et la
classification des industries du paléolithique. |
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En 1991 eut lieu une découverte subaquatique majeure dans les
calanques marseillaises: des peintures pariétales vieilles de 25 000 à 18 000 ans, dont des figurations nouvelles
(pingouins, phoques). On accède à la grotte Cosquer, qui s'ouvre à
36 m sous la mer, après un parcours de 150 m de galerie
noyée. |
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La biospéléologie
Darwin décrit dans son traité sur l'évolution des espèces les poissons
décolorés et aveugles des grottes américaines; le naturaliste Alexander
von Humboldt signale le grand oiseau des cavernes, le guacharo
(Steatornis caripensis) et Valvasor en 1689 décrit le premier
vertébré cavernicole connu, le protée (Proteus anguineus), une
salamandre aveugle et décolorée possédant des branchies à l'âge adulte. Ce
sont cependant le Roumain Emil Racovita et le Français René Jeannel qui
établissent les fondements de la biospéléologie: l'étude des animaux
spécifiques au monde souterrain. Aujourd'hui, la biospéléologie ne se
contente plus de décrire mais elle expérimente dans des laboratoires
souterrains. |
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En 1992, une découverte extraordinaire ouvrait un chapitre inédit
de la biospéléologie: les spéléologues roumains Christian Lascu et Serban
Serbu découvraient derrière des siphons d'eau sulfurée couverts par des
voiles bactério-fongiques, dans une atmosphère de méthane pauvre en
oxygène (1,5 % environ), une nouvelle faune souterraine vivant de
manière autotrophe. De nombreux chercheurs étudient actuellement ce nouvel
aspect de la vie terrestre. |
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Karstologie, géologie, minéralogie
Grâce à la géologie et à la géographie dynamique, l'étude des cavernes
s'est hissée au niveau d'une science appelée karstologie,
c'est-à-dire l'étude des formes du relief karstique, en surface et en
profondeur, et des mécanismes qui leur ont donné naissance. L'étude
chimique et cristallographique des concrétions a permis de mieux
comprendre les mécanismes de leur formation. |
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L'hydrogéologie
L'étude de la circulation des eaux souterraines et de ses lois
constitue un des principaux chapitres de la spéléologie scientifique.
Aujourd'hui, les spéléologues sont les témoins des pollutions intenses et
cachées des eaux des régions calcaires, souvent captées pour
l'alimentation humaine, et en dénoncent les effets désastreux. Depuis une
vingtaine d'années ils ont pris conscience de l'extrême fragilité du monde
souterrain et s'efforcent de le protéger contre les destructions et la
pollution. |
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Les expériences hors du temps
Le 16 juillet 1962, le spéléologue Michel Siffre restait
seul, isolé au fond d'un gouffre, à 110 m de profondeur, sur un
glacier souterrain. Privé pendant deux mois de tout repère temporel, aussi
bien cosmique (alternance du jour et de la nuit) que social (horloge), il
crut lorsque prit fin son expérience (14 septembre) qu'il était au
20 août. Il venait d'inventer la méthodologie, aujourd'hui
universellement adoptée, de l'isolation temporelle destinée à l'étude des
rythmes biologiques et du sommeil humains en dehors des «synchroniseurs
socio-écologiques» terrestres. |
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Il montra pour la première fois les effets sur l'homme de l'allongement
du rythme circadien veille-sommeil (24 h 30 min) et sa
désynchronisation inéluctable par rapport au temps local. Ces expériences
conduisirent à la découverte de la possibilité qu'a l'homme de vivre
plusieurs semaines, de manière spontanée, sur un rythme veille-sommeil de
48 heures faisant alterner 34-36 heures d'activité continue et
14-12 heures de sommeil. Elles ont permis de modéliser le système
circadien humain. |
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